ARTICLES LES PLUS LUS SUR LE SITE DEPUIS JUIN 2010 - LE BEST DU BEST OFF - CLIQUER UNE IMAGE POUR LIRE OU ARRÊTER LE DEROULEMENT


ARTICLES LES PLUS LUS SUR LE SITE - Cliquer l'image pour lire ou arrêter le déroulement

 

dimanche 28 mai 2017

Islam, laïcité et manipulations par Jean CORCOS



ISLAM, LAÏCITÉ, MANIPULATIONS

Par Jean CORCOS

            
Jean Corcos et Isabelle Kersimon

          Isabelle Kersimon était mon invitée le 21 mai dernier. Je l'avais déjà reçue pour parler d'un livre qu'elle avait co-écrit, «Islamophobie, la contre-enquête». C'est une journaliste indépendante qu'on peut retrouver en particulier sur le Huffington Post, et elle publie sur son site (islamophobie.org).  Notre sujet est hyper médiatisé pour diverses raisons : la question de l'islam s'est introduite ces dernières années en France comme un élément clivant dans le discours politique ; Marine Le Pen a attaqué Emmanuel Macron sur ces sujets-là ; aujourd'hui et alors que le nouveau Président vient de prendre ses fonctions, il est déjà attaqué pour ses complaisances supposées avec l'islam politique.




            J'ai d'abord interrogé Isabelle Kersimon sur les attaques dont elle faisait l'objet. Son analyse critique du CCIF (Collectif contre l'islamophobie en France) l'avait transformée en cible. Or aujourd'hui, d'autres parlent à leur tour de CCIF, mais surtout ils tiennent des discours très alarmistes ; l'ensemble des musulmans étant présentés comme une menace. Elle ne les suit pas, et on l'attaque sur les réseaux sociaux. En réponse, elle a évoqué à la fois ses récentes poursuites en justice de la part du CCIF, et les nouvelles accusations en traîtrise, qui se succèdent avec des menaces de la «tondre à la Libération» de la part d’internautes d'extrême-droite qui lui reprochent de ne pas suivre «la petite musique» qui consiste à systématiquement accuser les musulmans. Et cela, alors que personne ne voulait parler du CCIF en 2014, quand elle publiait sur ses chiffres et sa stratégie.

            Tout le monde se souvient du grand tapage médiatique que l'on a vécu cet été avec l'affaire du burkini ; certains avaient soutenu l'interdiction de ces tenues sur les plages, d'autres non. Le CCIF est monté au créneau en dénonçant une campagne islamophobe ; le CFCM a considéré que ce n'était pas une violation de la laïcité. Le Conseil d'État a invalidé les arrêtés municipaux qui l'interdisait ; au final, qui a manipulé qui ? Isabelle Kersimon a été invitée à s’exprimer sur ce sujet par plusieurs télévisions et radios, françaises et étrangères. Elle savait que le Conseil d’État allait retoquer et qu’il était d’une part inutile, d’autre part contre-productif et enfin assez spécieux de revendiquer cette interdiction. Une association militante comme le CCIF n’attendait que cela pour recruter, et ça a très bien marché : ils sont même passés pour des humanistes ! Pour elle, le CFCM a raison en cela que la question du voilement des femmes ne relève pas à proprement parler de la laïcité. Qui manipule qui ? Ceux qui donnent du grain à moudre aux militants de l’islamophobie, avec des arguments et sur des terrains biaisés, se font manipuler par eux : ils tombent dans le piège tendu.
            Sur ce sujet de la soi-disant mode islamique, Isabelle Kersimon avait révélé l'existence d'un «salon de la femme musulmane» à Pontoise. Dans un entretien dans le Figarovox du 25 mars 2016, elle dénonçait le développement fulgurant de ce marché - avec le soutien intéressé de la Haute couture et des grandes enseignes commerciales -, en disant que «c'était à la fois le signe d'une dérive multiculturaliste des sociétés occidentales et une insulte à la liberté des femmes». Où placer le curseur de la Loi ? Pour elle, les tenues n'ont pas la même signification, foulard, burkini, burka, etc. Elle avait alerté dès le mois de mars 2016 de la vague de la «mode pudique» qui s’abattrait sur les plages, parce qu’elle représente un marché évalué à des centaines de millions de dollars. Elle ne parlerait plus de «dérive multi culturaliste», mais de pression intégriste à laquelle nos démocraties ne savent pas vraiment comment répondre. Il faut que la société, dans son ensemble, prenne la mesure de cette coercition (directe ou indirecte) exercée sur les femmes, en particulier par ce regain d’islamisation des esprits de Français de confession musulmane. En gros, il faudrait défendre nos valeurs sans empiler nos lois.

            Est-ce qu'il n'y pas des manipulations de la notion de laïcité, cette fois-ci sur un plan vraiment idéologique, avec deux discours extrémistes mais de bords opposés ? D'un côté, il y a la récupération de cette notion par l'extrême-droite qui veut brimer les religions minoritaires mais, de l'autre côté, il y a à la fois un refus de dénoncer l'islam politique, et un dénigrement de toutes les religions présentées comme également dangereuses. Pour mon invitée il y a bien deux aveuglements : en fonction de la famille idéologique à laquelle ils appartiennent, certains vont se persuader que «le plus grand danger c’est le totalitarisme islamiste» et d’autres que «le fascisme à nos portes est le seul danger». Considérer une seule face du problème ne résout rien : plus de République, moins de populisme, plus de démocratie signifie aussi moins d’emprise de l’islam politique.
            Les prétentions de l’extrême droite à légiférer, dissoudre, éradiquer ne sont que démagogie.  Côté gauche et extrême-gauche, c’est une tendance ethno-coloniale qui prévaut, au nom de laquelle l’exclusion du corps féminin serait un folklore religieux : on y aime cette «pieuse jeunesse» sans se questionner sur le retour du voilement, ce qu’il représente en soi, à quelle place il relègue les femmes – quelles que soient, d’ailleurs, les raisons pour lesquelles elles se voilent, ou parfois se dévoilent aussi.
            Isabelle Kersimon a présenté le 18 mai une conférence à Paris, à l'Espace culturel et universitaire juif d'Europe, intitulée «Face au danger islamiste, être lucides et rester justes». Pourquoi ce titre ? Elle a rappelé la stratégie de l'État islamique qui consiste à séparer les musulmans des non-musulmans suite aux attentats, dans un objectif de guerre civile. Chez ceux que l’on appelle, d’une manière un peu hâtive, «les islamistes», les nouveaux convertis sont les plus zélés, c’est valable pour tous les néophytes. En face, tous ceux qui ont découvert ces problématiques avec les attentats de janvier ou novembre 2015 font preuve d’un zèle maladroit. Ces deux extrêmes se nourrissent l'un de l'autre. Est-ce que certains ont «basculé» dans la communauté juive ? Isabelle Kersimon le pense, mais elle rappelle la menace spécifique qui existe depuis longtemps sur cette communauté, citant l'attentat de la rue des Rosiers ; mais il ne faut pas céder aux discours anxiogènes, et toujours rester factuels.  
            Justement, le travail de journaliste indépendante d'Isabelle Kersimon l'a conduite à enquêter, et elle n'a pas eu peur de déconstruire deux affaires qui ont fait beaucoup de buzz, en particulier sur les réseaux sociaux. Premier sujet, la fameuse histoire du café de Sevran, tenu par un musulman et qui aurait été interdit aux femmes : que s'est-il vraiment passé ? Premier point, le patron est athée, et il est né à Paris ; mais comme il porte un nom arabe, on le traite d'intégriste. Tout est parti d'un reportage sur France 2, où un témoin a dit «c'est comme au bled». Mon invitée s'est rendue, sans prévenir le patron, au bar-pmu de Sevran avec un ami. Il y avait des femmes, maghrébines aussi, d’origine subsaharienne aussi : cet endroit n’est pas du tout interdit aux femmes, mais il ne donne pas vraiment envie d’y séjourner quand on leur préfère les jolies terrasses. Cette fausse affaire, finalement, a caché la question réelle et cruciale de la place des femmes dans certains quartiers, comme dans certaines cultures plus patriarcales que la nôtre. Accessoirement, elle a sali un homme qui tient plus du titi parisien intégral que du patriarche misogyne.
            Autre affaire, celle de Mohamed Saou, qui était le référent du mouvement «En marche» dans le Val d'Oise. Certains de ses propos postés sur Facebook ont été largement diffusés, notamment «Je n'ai jamais été et je ne serai jamais Charlie» après les attentats, et le fait d'avoir défendu Recep Tayyip Erdogan après le coup d'État en Turquie. Emmanuel Macron l'a écarté de ce poste après que la polémique ait pris de l'ampleur ; qu'a donné l'enquête d'Isabelle Kersimon ? Elle a conduit deux enquêtes, en particulier sur le site du Lanceur, et le site JewPop a délivré la sienne dans l’intervalle. Il a parfaitement le droit de dire je ne suis pas Charlie, mais ce n'était pas après les attentats. Il n'est pas vraiment pro Erdogan. Mais surtout, elle a appris par des tiers qu'il est référent sur le négationnisme depuis des années. Il était à la manif du 11 janvier, et il commémore les victimes de Merah …
            Isabelle Kersimon n'est pas juive, mais elle a témoigné à notre communauté un soutien sans failles depuis longtemps, et elle a dénoncé de façon très documentée les campagnes de victimisation menées par le CCIF. Notre nouveau Président a évoqué, sans les assimiler à la Shoah, les crimes commis à l'époque coloniale : pourra-t-on un jour «réconcilier les mémoires» ? Pour notre invitée, il serait bon que l’Algérie à son tour ouvre ses archives. Elle aimerait aussi qu’on bouscule le monde sur le sort des Yézidis, des Chrétiens d’Orient, des esclaves vivant encore aujourd’hui sous le joug de maîtres musulmans. La réconciliation des mémoires est plus que souhaitable, elle est indispensable, mais elle ne s’improvise pas en un tournemain déclaratif. Reconnaitre les torts passés de la France n’accorde pas un blanc-seing aux «Indigènes de la République», qui s’estiment colonisés dans la France contemporaine.


3 commentaires:

V. Jabeau a dit…

Merci pour cet article éclairant. On peut s'inquiéter, se faire entendre, sans se tromper de cibles.

Véronique Allouche a dit…

On parle souvent de la haine de la laïcité qui porterait le terrorisme à frapper sur notre sol. L'Angleterre n'est pas laïque et a toujours favorisé le communautarisme, pourtant cela n'a pas empêché l'attentat de l'Areina. Aucune structure sociétale n'est donc épargnée.
Pour faire taire les deux camps opposés, d'un côté les islamophobes et de l'autre les islamo-gauchistes, les musulmans les plus éclairés doivent prendre les rênes du débat. Eux seuls seraient écoutés et compris au sein de la communauté musulmane pour la mener vers une profonde réforme de l'islam compatible avec nos valeurs.
Merci Monsieur Corcos pour votre article très intéressant qui fait réfléchir sur le devenir de nos sociétés occidentales.
Bien cordialement

Jean Corcos a dit…

Merci, Madame Allouche et Monsieur Jabeau, pour vos compliments !

Je suis très heureux, à la fois que vous l'ayez apprécié et qu'il ait été particulièrement lu comme me l'a signalé notre ami Jacques Benillouche : preuve que l'on peut dire les choses, telles qu'elles sont et sans reprendre des discours extrémistes ; et qu'un lectorat exigeant le comprend.